Les bas-fonds du rêve, Juan Carlos Onetti, traduit de l'espagnol par Laure Guille-Bataillon, Abel Gerschenfeld, Claude Couffon, aux éditions Folio.
Certains livres ont un effet étrange, indéfinissable sur le lecteur. On ne saurait dire si l’on est ému, embarqué dans le récit, interloqué... À tout le moins, on est pris dans une forme de flottement, on devient le rêveur éveillé, on doute de la réalité qui nous entoure pour lui préférer, un bref instant, celle de la fiction. On lit lentement, à petites doses, à petites touches, on savoure les phrases, et on s’arrête au milieu pour associer sur les termes, sur la forme, sur les mots distillés finement... On créé son propre rêve né d’un autre rêve, celui de Juan Carlos Onetti.
Ce recueil de treize nouvelles porte particulièrement bien son nom. En effet, Onetti nous emmène constamment dans un imaginaire propre à la rêverie, un monde ou subitement les décors, les objets, les concepts même parfois, prennent vie, l’inanimé devient mouvant, intentionnel. Les protagonistes se perdent dans cet environnement dédaléen, tout autant qu'en eux-même.
La quasi-totalité de ces récits se déroulent dans la ville imaginaire de Santa María. Ville-fantôme, ville-songe, ville-cauchemar, ville-terminus, ville-inconscient. Cette ville est le véritable personnage principal qui traverse l’ensemble de cette œuvre, plus qu’un pont reliant les différents textes, mais l’élément central qui donne un corps au recueil, un corps dont chaque histoire serait un organe ou un membre. De plus, ce côté fictionnel de la cité permet beaucoup : flou des contours, substance en mouvement, contraction ou dilatation de l’espace-temps. À cet égard, Onetti est un virtuose. Virtuose, également, dans l’écriture, si subtile, si étrange, si unique.
Ainsi, dans cet univers fantasque et ocre, fantasme âcre, nous suivons tour à tour un metteur en scène désargenté, une fille mythomane, un lutteur sur le déclin, une sourde et muette à bicyclette, un homme blessé, une putain accompagnée d’un bouc, un docteur véreux... Tous ces personnages sont creusés au couteau, précis dans leur nébulosité foireuse, humains, intensément.
Peu d’écrivains (je pense ici au Voyage au bout de la nuit, de Céline) ont eu cet effet sur moi. Je veux dire : je lis, un peu, et puis j’arrête de lire, je lève les yeux, je les tourne vers moi-même, je me laisse aller, libre, dans une réflexion tranquille et dans le désir d’écrire... Avant de reprendre ma lecture, irrésistiblement.